L’intégration en mouvement

Bouger pour s’intégrer. C’est le pari que se sont lancé plusieurs associations sportives en Suède, où l’activité physique occupe une place centrale dans le quotidien de ses habitants. L’année 2015 a été une année record en terme de demandes d’asile de la part de réfugiés mineurs non accompagnés, dont 91% sont des garçons et plus de la moitié originaires d’Afghanistan*. Des terrains de foot de Göteborg aux rings de boxe de Malmö, je suis allée enquêter sur les structures mises en place et les bienfaits qu’un tel programme peuvent apporter à ces jeunes exilés.

Une famille de substitution

Il est mardi soir, jour d’entraînement pour l’équipe de football de réfugiés de Göteborg. Il me faut un peu de temps pour les repérer parmi la centaine de jeunes gens qui s’entraînent sur les nombreux terrains de ce complexe sportif, situé en plein cœur de la ville. Quand je les retrouve enfin, le bord de pelouse s’est transformé en vestiaire éphémère, le temps que la vingtaine de joueurs chaussent maillots et crampons.

Ici, pas d’Arsène Wenger ou de José Mourinho, la cheffe c’est Matilda. À la vue de cette femme dynamique d’une quarantaine d’années, emmitouflée dans son joli manteau noir très chic et ses petites bottines, on ne fait pas forcément le lien avec le foot « Je n’ai pas le look, hein ? », me dit-elle en riant. Cette directrice d’un foyer d’accueil pour réfugiés mineurs non accompagnés de la ville a lancé le projet en 2013, après que certains jeunes garçons dont elles s’occupaient ont émis le souhait de pouvoir taper dans la balle « Beaucoup voulaient jouer au football pendant leur temps libre, donc ma première réaction a été de contacter des clubs locaux afin de voir s’il y avait une possibilité pour eux d’intégrer des réfugiés au sein de leur équipe, avec au final des résultats très mitigés car ces structures n’étaient pas préparées à accueillir ces jeunes gens. En plus des problèmes de communication liés à la langue, la majorité d’entre eux a vécu des épisodes traumatisants. Il faut donc beaucoup de douceur et de pédagogie pour pouvoir les encadrer correctement. Ma collègue Johanna travaille d’ailleurs en ce moment à la création d’un manuel avec des conseils sur la façon d’intégrer des jeunes réfugiés au sein de clubs sportifs. »

C’est donc à cause de ces difficultés qu’elle a décidé de créer une équipe spécialement pour eux ? « Tout à fait. Avec l’objectif de leur permettre de se dépenser bien sûr, mais également de leur apprendre les règles essentielles à la vie en communauté en Suède. J’ai été très stricte avec eux dès le début pour qu’ils comprennent que les cartons rouges, il n’y en a pas que sur le terrain, mais dans la vie aussi ». À la façon dont les garçons viennent la saluer chaleureusement en l’enlaçant, ils n’ont pas l’air de lui en tenir rigueur. « Le foot leur apporte le cadre et la structure dont ils ont besoin », m’assure-t-elle.

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Johanna et Matilda

Avec une centaine de jeunes, pour beaucoup originaires d’Afghanistan, qui viennent s’entraîner régulièrement durant la semaine, j’imagine qu’elle a dû trouver des solutions pour le financement ? « Il y a eu un article sur nous dans la presse locale qui nous a fait un bon coup de pub et grâce auquel on reçoit maintenant beaucoup de matériel ». Maillots fluorescents, crampons et beaux ballons ; ils sont effectivement équipés comme des pros.

Sur le gazon, Arafat et son sifflet dirigent l’entraînement d’une main de maître. Et vu les visages pourpres des joueurs, ça n’a pas l’air de rigoler ! « Je sais que je suis dur mais c’est parce que je veux les pousser au maximum », me confie cet ancien joueur professionnel togolais de 27 ans, coach de l’équipe depuis environ deux mois. « C’est vraiment bon pour eux d’être sur un terrain et de s’entraîner, car beaucoup sont en attente de savoir s’ils pourront rester en Suède ou non. Le foot leur permet de s’évader de leur quotidien et de se concentrer sur quelque chose de positif. Évoluer en équipe leur apprend aussi la discipline, le respect et la maîtrise de soi. Des valeurs essentielles à la vie en communauté ».

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Arafat à droite

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Ce fan absolu de Sergio Ramos est un peu devenu le grand frère des joueurs, qui n’hésitent pas à le chambrer et à l’affubler de différents surnoms. « On l’appelle Batman », me confie Abdillahi, les yeux rieurs. Contrairement à la majorité des autres membres de l’équipe, ce jeune somalien de 18 ans n’est pas tout seul en Suède et a obtenu un permis de séjour permanent. Il vit ici avec son oncle et espère que le reste de sa famille pourra le rejoindre rapidement. « J’ai commencé à jouer au sein de l’équipe trois mois après mon arrivée à Göteborg, il y a environ deux ans de ça maintenant ». Pourquoi vient-il s’entraîner dans l’équipe de Matilda ? « Parce que je suis passionné de foot et que je me sens vraiment mieux quand je pratique une activité physique. Mais pas seulement, je me suis fait une bonne bande d’amis ici. Afghanistan, Syrie, Irak, Somalie ; on vient d’horizons très différents, mais le foot nous rapproche et nous permet de passer des bons moments ensemble ».

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Abdillahi et Nathaniel

Pendant l’entraînement, Matilda et Johanna couvent leurs protégés du regard, il y a quelque chose de très maternel qui émane des deux femmes. « Comme tu le sais, la grande majorité d’entre eux sont arrivés ici tout seuls, alors l’équipe est un peu devenue leur famille, avec Johanna et moi comme mères de substitution. On n’est pas seulement là pour les coacher, on est aussi là pour les écouter et les soutenir au quotidien ».

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S’évader sur le ring

Ce lien presque filial, je l’ai également observé chez Bart, coach de boxe dans un petit club de Malmö. Ce suédois de septante ans à l’air renfrogné entraîne des jeunes boxeurs depuis presque quarante ans et, depuis février 2016, une dizaine de réfugiés récemment arrivés dans la ville. Parmi eux, Basir Ahmad et Mohammed Ghazmi, deux jeunes afghans de dix-sept ans que Bart a pris sous son aile « Ils viennent s’entraîner tous les jours depuis environ trois semaines et on leur fournit le matériel dont ils ont besoin. Je les ai prévenus dès le début qu’ici, on suivait mes règles ». Et quelles sont-elles ? « Discipline et respect. Mais je n’ai eu aucun problème avec eux, ils sont très motivés et se sont vite intégrés au reste du groupe », me confie Bart, pendant que la quinzaine de participants s’échauffent autour du ring.

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Bart, Basir Ahmad et Mohammed Ghazmi

Assise sur mon banc en bois, je me laisse bercer par le son de l’impact des gants sur les punching-balls, tout en observant Bart crier à plein poumon. Au vu des flaques de sueur qui se sont formées sur le sol, l’entraînement a l’air particulièrement intense. « Et encore, aujourd’hui je suis de bonne humeur », me lance-t-il, clin d’œil à l’appui. « Je suis très dur avec eux mais c’est pour leur bien. La boxe est un excellent moyen d’évacuer leur colère, d’apprendre à se concentrer et d’avoir un objectif. C’est aussi l’occasion pour eux de rencontrer des nouvelles personnes, en dehors de leur foyer d’accueil, et d’améliorer leur suédois. Et puis ici, pas de traitement de faveur. Réfugiés ou pas, je loge tout le monde à la même enseigne, et c’est ce qu’ils aiment ».

En sueur et gants autour du cou, Basir Ahmad et Mohammed Ghazmi confirment « On adore venir ici car le coach est très exigeant et nous pousse à nous dépasser. Il nous donne des conseils et nous corrige, on peut vraiment s’améliorer ». Et cette passion pour la boxe, ils l’ont depuis longtemps ? « C’est un sport très populaire en Afghanistan, on y a tous les deux joué pendant plusieurs années et c’est génial de pouvoir continuer à en faire ici, surtout qu’on espère pouvoir passer pro un jour si l’on obtient l’autorisation de rester en Suède ».

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Photos: © Nina.S

Cette incertitude, je l’ai vue chez beaucoup des jeunes que j’ai pu rencontrer, sur la pelouse et sur le ring. La majorité d’entre eux sont afghans et contrairement aux syriens, irakiens ou érythréens, ils ne sont pas assurés d’obtenir l’asile en Suède. Le sport devient alors une échappatoire précieuse mais aussi un moyen d’apprendre les codes de ce pays, qu’ils espèrent pouvoir bientôt appeler le leur. En attendant, à coup de crochets du droit et de passement de jambes, Matilda, Arafat, Bart et les autres, leur permettent de se concentrer sur quelque chose de positif et d’amorcer leur processus d’intégration.

* Source : eurostat 

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