Interview avec Jalal, jeune réalisateur syrien

J’ai rencontré Jalal durant la semaine de visites et séminaires organisés conjointement par l’Université des Arts de Berlin (UdK Berlin) et l’Université du Film Babelsberg KONRAD WOLF pour la vingtaine de participants, en grande majorité syriens, qui désirent s’intégrer au paysage cinématographique allemand (article à lire ici). C’est à l’issue de la projection de son court-métrage d’animation Suleima, que je m’entretiens avec cet étudiant en master de 29 ans, originaire de Damas.

 

 

Peux-tu m’en dire plus sur Suleima, le court-métrage que nous venons de visionner ?

Je l’ai réalisé le lendemain de mon arrivée en Allemagne. C’est l’histoire vraie d’une femme très active dans la lutte contre le régime de Bassar el-Assad en Syrie. Elle s’est engagée dès les premiers jours de la révolution et a participé, entre autres, à de nombreuses manifestations. Elle travaille également comme infirmière dans un hôpital qui accueille les opposants au régime, blessés lors de protestations et d’affrontements. Cela lui a d’ailleurs valu d’être arrêtée à de nombreuses reprises.

Comment l’as-tu-rencontrée ?

Par un ami en commun, peu avant mon départ pour l’Allemagne. On est allés la voir et l’interview a duré environ quatre heures. Ça a été vraiment difficile pour moi de décider de l’angle du court-métrage, il y avait tellement de choses à raconter à son sujet. Elle m’a par exemple confié qu’elle n’a presque plus aucune nouvelle de sa famille, qui n’a pas accepté son engagement. Pas par désaccord, mais par peur qu’il lui arrive quelque chose. Et malheureusement son fils, étudiant en médecine avec qui elle était très peu en contact, est récemment mort en prison. Il avait été arrêté lui aussi pour avoir soigné des protestataires au régime.

Y-a-t-il des choses que tu as censurées dans le court-métrage ?

On ne peut pas parler de censure. J’ai par contre dû modifier des éléments essentiels à sa sécurité tels que son prénom et son origine (elle n’est pas syrienne), pour qu’on ne puisse pas la reconnaître.

Et toi, comment t’es-tu retrouvé à Berlin ?

Je suis arrivé en Allemagne en Octobre 2013. La réalisation a toujours été mon objectif. J’avais d’ailleurs déjà pris la décision de venir étudier à l’Université de Babelsberg avant que la guerre n’éclate. Alors le début du conflit n’a fait qu’accélérer le processus. Par contre, il est très difficile d’obtenir des visas pour venir en Europe. Il faut remplir de nombreuses conditions et avoir un compte en banque bien rempli. Et puis les consulats et ambassades ont fermé les uns après les autres à Damas. Du coup, on n’a pas d’autre choix que d’aller au Liban, ce qui nécessite du temps et de l’argent.

Comment est-ce que tu as fait alors ?

En ce qui me concerne, j’ai eu de la chance. J’ai remporté le concours de courts-métrages Made in Med, organisé par Euromed à Bruxelles dont le but est développer le secteur cinématographique et audiovisuel dans plusieurs pays méditerranéens. En tant que gagnant, j’ai pu obtenir un visa pour me rendre au festival de Cannes, où mon film a été projeté hors compétition. J’ai ensuite eu un autre visa pour l’Allemagne, qui m’a finalement octroyé un permis de séjour.

Pourquoi avoir choisi l’animation ?

C’est ma spécialité et mon moyen d’expression à moi. Cela me permet de pouvoir exposer mon point de vue de manière créative. Par contre, il ne faut pas, selon moi, faire de l’animation pour faire de l’animation. Cela doit ajouter quelque chose en plus à la réalité, des éléments qui n’existeraient pas sans elle. Et puis dans le cas de Suleima, il va sans dire que cela assure également un certain anonymat.

Que penses-tu de cette semaine de conférences organisée pour ces jeunes qui comme toi, aimeraient s’intégrer au paysage cinématographique allemand ?

Je trouve ça génial et très utile. Pour l’avoir vécu moi-même, c’est très difficile d’arriver ici en tant que réfugié et de vouloir se lancer sans contact, ni soutien. Pendant cette semaine, les participants ont l’opportunité de côtoyer des professionnels de la branche et des étudiants. On échange et on discute beaucoup, c’est vraiment chouette.

Quel est ton ressenti en tant qu’artiste syrien expatrié en Allemagne ?

Avant la guerre, il y avait pour moi plus d’espoir au niveau artistique en Syrie. Attention, je ne dis pas que c’était rose, il a toujours fallu composer avec la censure. Mais il y avait au moins une vie culturelle riche et de nombreux artistes présents au pays. Maintenant, tous ceux que je connais sont partis. Il n’y a plus personne.

Que peut-on te souhaiter pour l’avenir ?

De pouvoir poursuivre mon chemin artistique et d’exercer mon travail dans de bonnes conditions. J’espère aussi continuer à être inspiré et à m’exprimer à travers mes films d’animation.

 

Photos: © Nina.S

 

 

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