Apprendre pour s’intégrer

Saviez-vous que sur environ 1’000’000 de réfugiés arrivés en Europe en 2015, entre 250’000 et 300’000 d’entre eux étaient des mineurs non-accompagnés (selon Europol dans le Nouvel Obs) ? Un chiffre qui donne le tournis et représente un véritable défi en terme d’accueil.

En Grèce, comment ces enfants et adolescents sont-ils pris en charge au quotidien ? Une question à laquelle je pourrai en partie répondre grâce à Athina, responsable pédagogique au sein de l’ONG EADAP qui, en collaboration avec NOSTOS et IASIS, gère un foyer d’accueil à Athènes. Cet ancien hôtel situé non loin du bord de mer dans un quartier tranquille, héberge à présent des femmes célibataires avec enfants en bas âge et des mineurs non-accompagnés.

Anglais, grec, musique, danse; le programme des cours mis en place par Athina et son équipe est bien chargé et cela m’intéresserait beaucoup de pouvoir y assister pour voir comment cela se passe. Aucun problème pour Athina, mais il y a des instructions très claires : ne prendre en photo les résidents que de dos, changer les prénoms et ne pas dire où le foyer se trouve exactement. « Vous savez, les enfants qui sont ici sont souvent seuls et vulnérables. Ils sont donc des proies faciles pour des personnes malintentionnées ». Avec environ 10’000 enfants disparus « des radars » européens en 2015 (selon Europol dans le Nouvel Obs), je comprends son inquiétude. « Je ne dis pas qu’il leur est arrivé à tous quelque chose de grave, certains ont certainement dû réussir à retrouver un proche. Il y en a cependant beaucoup qui ont débarqué sur les îles grecques et dont on n’a jamais retrouvé la trace. Alors on fait notre maximum pour les protéger ».

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Laisser libre cours à sa créativité

C’est donc avec ces consignes bien en tête que je me dirige vers une petite salle où a lieu au même moment, et comme chaque lundi, des cours de danse. À mon arrivée, Alexandra, volontaire grecque d’une trentaine d’années, est en train d’enseigner quelques pas de rumba à un groupe de jeunes garçons (les filles et eux ne sont pas mélangés pendant ce cours), sur un remix de Beyoncé. Ils sont super concentrés mais deviennent subitement très timides lorsqu’ils remarquent ma présence. Tous sauf un, qui continue à s’éclater. Il s’agit de Samir, un jeune syrien de 11 ans arrivé au foyer il y a quelques mois, accompagné de sa mère et de ses deux petits frères. « J’adore le lundi parce qu’il y a la danse. La prof met un peu tous les styles de musique mais ce que je préfère, c’est le Hip-Hop ». C’est donc fièrement que celui que je surnommerai « Mister Hip-Hop » se lance dans une impro en mode robot. Il assure le petit !

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J’ai l’impression que ces cours plaisent beaucoup aux participants, même aux plus réservés. Athina m’explique que les mineurs de moins de 15 ans ne sont pas autorisés à sortir du foyer sans être accompagnés par un bénévole , « Vous comprendrez donc bien que pour certains, les sorties sont très rares. Alors la danse, c’est un excellent moyen pour eux de se défouler ». Pas étonnant qu’Alexandra et sa rumba aient tant de succès. Celle-ci termine d’ailleurs le cours en mettant de la musique orientale car « c’est important que les enfants conservent un lien avec leur culture ».

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Juste au-dessus, il y a Vivi. Contrairement à Alexandra, cette grecque de 34 ans est employée par l’ONG. Avec elle, un seul mot d’ordre : la créativité. Normal pour cette diplômée des beaux-arts. Lorsque je la rejoins, elle est en train de discuter en anglais avec les 6 enfants et adolescents qui sont avec elle. Nouvelle classe, même réaction : les élèves deviennent très timides. Vivi dégaine alors un outil magique : la musique. « J’aime chanter avec eux, c’est une manière un peu plus relax d’apprendre. Je choisis toujours des morceaux populaires qui transmettent un message positif, comme Imagine de John Lennon ». Et visiblement, ça marche. Tellement bien qu’un adolescent afghan s’empare d’une guitare pour nous jouer un petit morceau. Personne ne parle, le charme opère.

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Redevenir juste un enfant

Je rencontre le lendemain matin, Makis. C’est lui qui chaque matin donne des cours de grec et d’anglais aux enfants. Avec lui, ils s’attaquent à la conjugaison et à la grammaire. Mais pas que. Ce diplômé en physique et chimie s’improvise également prof de math pour les élèves qui le demandent (oui, je vous assure qu’il y en a). « Beaucoup sont curieux et ont une vraie soif d’apprendre » me confie-t-il. C’est par exemple le cas de Mithra, une réfugiée afghane de 16 ans arrivée au foyer il y a quelques mois avec son frère jumeau. Ensemble, ils espèrent pouvoir rejoindre rapidement leur grande sœur en Allemagne. Pour Makis, elle est sans conteste sa meilleure élève « Elle vient tous les jours et travaille encore à côté, elle est très douée ». Je demande à la jeune fille le cours qu’elle préfère mais pour elle, impossible de choisir « Je les aime tous, je veux apprendre le maximum de choses. En Afghanistan, il y a très peu de filles qui peuvent aller à l’école car c’est très mal vu. Mon père par exemple ne voulait pas que j’y aille, alors depuis que je suis ici, je me rattrape ». Je l’écoute attentivement et suis très admirative de cette jeune fille qui a la niaque et qui me rappelle à quel point l’éducation est une chance.

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Parmi tous ces enfants, j’imagine qu’il doit y en avoir plusieurs qui ne savent ni lire ni écrire. Makis confirme : « Il y en a effectivement beaucoup. Les plus jeunes sont très ouverts par rapport à ça. On peut donc facilement débuter un apprentissage avec eux. Avec les plus âgés, c’est par contre beaucoup plus difficile car ils se sentent gênés et sont souvent défaitistes, convaincus qu’ils n’y arriveront pas et que ça ne sert à rien d’essayer ». Je suppose donc que les stimuler ne doit pas être une mince affaire, «J’essaie d’être patient avec eux et surtout à l’écoute. Je discute beaucoup avec les enfants et les adolescents qui le désirent. Et surtout, je ne ferme jamais la porte pendant les cours. C’est une manière de leur montrer qu’ils peuvent se joindre à la classe quand ils le souhaitent et que je suis là pour eux ».

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Makis s’investit vraiment et je sens bien la passion et l’engagement qu’il met dans son enseignement. Je dirais presque qu’il a un côté papa avec ces enfants que je trouve vraiment touchant. Il l’explique d’ailleurs lui-même très bien : « Ces cours sont très importants, car en plus de leur apporter des connaissances, ils créent un cadre et une stabilité dont ils ont cruellement besoin. Ils sont, pour la plupart, très traumatisés par ce qu’ils ont pu vivre. Ici, on leur permet de retrouver leur place d’enfant et ça, c’est essentiel».

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Je termine ma visite du foyer par la baby room, une garderie dans laquelle les mères peuvent déposer leurs enfants (jusqu’à 5 ans), chaque jour entre 10h00 et 13h00. « Parfois les mamans ont envie de sortir seules ou ont des rendez-vous administratifs, pour leur demande d’asile par exemple. Du coup, on s’en occupe pendant ce temps-là » me confie Katarina, salariée grecque de 36 ans et responsable des lieux. Ce jour-là, il n’y a pas foule, uniquement deux petites jumelles âgées d’un an et à qui mon appareil photo semble faire très peur. Entre deux crises de larmes, Katarina m’explique qu’elle organise ici différentes activités pour que les enfants apprennent à sociabiliser et à vivre ensemble «Ça se passe toujours très bien. C’est fou de voir la facilité avec laquelle ils communiquent ensemble, malgré les différences de langues et de cultures. Ils utilisent des bruits et des gestes. C’est très drôle». Katarina a à peine le temps de terminer sa phrase que l’une des jumelles se remet à pleurer, le moment pour moi de m’éclipser.

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En partant, je repense à ces enfants que j’ai rencontrés aujourd’hui : vifs, curieux et terriblement attachants. C’est pour leur apporter une éducation de base et la stabilité dont ils ont besoin qu’Athina, Alexandra, Vivi, Makis, Katarina et les autres font leur maximum au quotidien. Leur implication et leur engagement contribuent à donner à ces enfants et adolescents les outils nécessaires à leur intégration.

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Photos: © Nina.S

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